28 avril 2009

De Bourdieu à Bégaudeau



Il faut, pour parler de Bourdieu, et en particulier des Héritiers et de La distinction, d'abord saluer le premier temps de l'analyse. Il y a, nous dit-on, une prise de l'économique sur le réel, il y a un déterminisme de classe, d'où naissent ces manières de voir, de penser, d'agir, ces habitus intrinsèques à l'environnement socio-économique de tout individu. Pour toute une gamme de raisons, la naissance d'un individu i dans un temps t, une zone z et un milieu m donnera précisément un individu Itzm. Ainsi, peu ou prou, les groupes sociaux se distinguent les uns des autres d'abord par leur positionnement dans le rapport Capital/Travail, ensuite par leurs prérogatives et identités culturelles.





Bourdieu a résumé ce principe dans un diagramme célèbre, à présent extrêmement daté:






Ici se profile une tentative assez catégorique de cristalliser un idéal-type pour s'en servir d'outil, avec le danger que cela induit: la tentation est forte en effet, avec de telles grilles sous la main, d'y faire entrer le réel vaille que vaille et de vouloir à terme imbriquer des ronds dans des carrés et des carrés dans des triangles. C'est là le nerf des analyses de Bourdieu. Les classes dites populaires, pour les intérêts desquelles les écoles marxistes entendent lutter, partent, selon le prisme bourdieusien, en outsiders dans une société où tous les codes en vigueur sont ceux des dominants. En chine, on parle le chinois, en bourgeoisie le bourgeois. Celui qui naît dans certain milieu hérite ou non de certaines clefs d'importance, celles qui permettent sur des plans variés de dominer.

L'école, pointe Bourdieu, prétend être le lieu de la méritocratie, le lieu où l'effort permet de transcender tout déterminisme, le lieu de l'égalité des chances, alors qu'en réalité elle ne fait qu'exiger l'apprentissage docile des us des dominants. Handicap pour les enfants du peuple, à qui ces us à bien des égards sont une langue étrangère, avantage pour les enfants d'en haut, qui, dès le plus jeune âge, sont nourris à la culture savante, tutoient ses références, sont familiers de ses livres, ses peintures, ses oeuvres musicales. L'histoire est celle du délit d'initié ou du jeu de cartes truqué: l'un des participants connaît la donne d'avance et peut asseoir sans problème sa domination sur les autres.

L'analyse, à y bien entendre, sonne vraie. N'était qu'elle distille l'idée de bas-marxisme d'une culture bourgeoise ennemie du peuple, et qu'à trop la prendre pour argent comptant, d'aucuns ont tiré quelques conclusions hâtives. On a prétendu, souvent dans un latin que ne renieraient pas les sectes, que tous les mécanismes de l'Instruction Publique d'alors étaient à mettre à bas, qu'enseigner la grammaire des forts, l'orthographe des puissants, l'histoire des vainqueurs, les sciences et les arts des plus hautes classes, à qui ne pouvait les entendre d'emblée était de la violence. De la violence, pour sûr, car ce qui était difficile à apprendre était de surcroît enseigné avec une froide rigueur, par laquelle le rapport hiérarchique entre l'élève et son professeur était sans cesse marqué. Là est née la théologie des IUFM.

Trop heureux de trouver druides et charlatans pour doter d'un supplément d'âme les assauts "européens" ( qui à terme, soulignons-le trois fois et en rouge, visent la mac-donaldisation des savoirs, l'ingérence accrue de l'entreprise dans l'école, la saignée des contenus enseignés et des effectifs de personnels enseignant) contre l'Instruction Publique, le gouvernement a, via la loi Jospin de 1989, donné quartier-libre à la transformation de celle-ci en une vaste colonie de vacances, avec en prime un manuel de service après-vente, le célèbre "Le niveau monte" de Baudelot et Establet. Les IUFM sont l'école bourdivine appliquée, extrapolée, mâtinée d'un délire soixantuitard du type de celui qui avait en des temps lointains poussé Cohn Bendit à de curieuses expériences. Ils sont cet endroit où l'enfant, déjà dit "Roi" dans le monde marchand, est décrété "Citoyen", où l'écouter est plus important que lui apprendre, où le dialogue prime sur la discipline, jugée par trop militaro-rétrograde. La jargonnade orwellienne prolifère, l'élève devient "apprenant" et le crayon "outil scripteur"(sic!!),tandis qu'en entreprise, et ce n'est pas anodin, se développent à peu près les mêmes délires sous la houlette des gourous du management.

Outre la méthode, passée de la règle sur les doigts au maternage euphorique, le contenu change. Se multiplient les matières de "non-enseignement" tels que, dans le secondaire, l'ECJS ou les TPE, qui, jargonnade encore, changent de nom à chaque hoquet ministériel. La capitulation s'accentue encore en ce qu'on n'enseigne (même si "pourtant ils lisent" et "le niveau monte") désormais qu'au compte-gouttes la culture réputée trop savante. On lui préfère, à l'instar du médiatique Bégaudeau, ce qu'il n'est pas très aventureux d'appeler de la démagogie: rédactions en sms, chansons de la star ac', films branchés, bande dessinée, textes de slam pour tout trésor.






Convergent en ce point précis un drôle de marxisme et les aspirations de ce qu'il est convenu d'appeler le show-biz. Sur un plateau de télévision, est entendue comme insultante toute référence à l'Art qui ne serait pas enrobée d'une pirouette à la Fabrice Luchini. Même constat à l'école, où l'on trouvera géniale l'idée de barbouiller de sous-culture médiatique et de pseudo-tchatche de maigres enseignements, un peu comme se camoufle dans du fromage le médicament du chat. Le résultat, sans surprise, est alarmant, alors que certains sociologues de l'éducation prétendument de gauche enchaînent les publications à la gloire des systèmes éducatifs sous gouvernements ultra-libéraux, le niveau s'effondre. L'illettrisme progresse, les inégalités culturelles se creusent, les diplômes sont de paille. A tel point, d'ailleurs, que finit par croître dans l'esprit des élèves eux-mêmes un désir de retour à un enseignement de facture plus classique.

Une autre lecture marxiste, pourtant, et qui rendrait au passage hommage à tout un pan des analyses de Bourdieu, identifierait la culture savante non pas comme un instrument de domination pur à mettre aux orties, mais comme un Graal à conquérir. Il en irait comme des sciences dures, utilisées par le système marchand pour dominer et asservir, mais desquelles rien ne dit qu'il faille les jeter au feu. Notons pour l'exemple comment le monde qui est a utilisé ces sciences pour connaître l'Espace, ce qui ne fait en rien, comme seuls peuvent le croire les libéraux eux-mêmes et les bas-marxistes, de l'intérêt pour l'Espace une prérogative bourgeoise, sauf à prendre Gagarine pour un américain. Alors grande est la tentation de séparer les oeuvres des systèmes, de considérer les pyramides hors, et pour tout dire au dessus des égyptiens, le génie tactique romain hors et pour tout dire au dessus de l'impérialisme, Orff hors et pour tout dire au dessus du nazisme, le jazz hors et pour tout dire au dessus de l'Amérique.

Le prolétariat a paraît-il pour tâche de confisquer les moyens de production. En rester à ce strict dessein et oublier le reste serait l'erreur: la haute bourgeoisie n'a pas capturé que l'argent, le pouvoir, elle a aussi pris l'art et la technique, les idées, la maîtrise, laissant au peuple les miettes rancies que Bégaudeau et consorts s'empressent de lui distribuer.

Alors, quitte à ce que ce soit violent et dur, comme le fut assurément l'apprentissage sévère du violon pour un petit garçon bien né qui, après des années de labeur, devint Yehudi Menuhin, c'est à dire, attention notion nietzschéenne, qui se transcenda, on peut se mettre à rêver d'écoles où l'enfant du peuple, plutôt que d'apprendre les textes de Diam's et faire l'admiration des cruches parce qu'il écrit et lit en sms, apprendrait les échecs comme jadis en URSS, ou quelques vers grecs, comme encore chez les jésuites. Transmettre le génie humain est une haute lutte sociale, la condition sans sursis de toute prise de conscience, du passage du en soi au pour soi. Et l'adage qui dit "de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins" doit être et rester comme une étoile polaire, attendu, et n'en déplaise à Bégaudeau et alii, qu'en matière de savoir les besoins sont énormes et les moyens insoupçonnés.


15 commentaires:

Anonyme a dit…

Rien ne se fait sans effort, on est bien d'accord, quoique parfois on est surpris... Et je ne parle pas des âmes bien nées. Non, simplement parfois il faut savoir se laisser porter par l'atmosphère de cette France qui sirote sur les bords de Loire; et là tout à coup la beauté surgit: Gabin et son petit singe, Audiard et ses dialogues...

Anonyme a dit…

"La jargonnade orwellienne prolifère, l'élève devient "apprenant" et le crayon "outil scripteur"(sic!!),tandis qu'en entreprise, et ce n'est pas anodin, se développent à peu près les mêmes délires sous la houlette des gourous du management."

La faute à qui ? Aux malheurs du temps ou au premier béarnais venu ?

Je propose une vote !

Pierre Robes-Roule a dit…

Et bien voilà un texte très intéressant. Ce retournement de Bourdieu (que je ne déteste point totalement) est un très bonne chose.

Anonyme a dit…

Visiblement certaines propositions ne passent pas l'épreuve de la modération. Que faut-il faire ? Rajouter un Lol ? un Ptdr ?

Anonyme a dit…

"La jargonnade orwellienne prolifère, l'élève devient "apprenant" et le crayon "outil scripteur"(sic!!),tandis qu'en entreprise, et ce n'est pas anodin, se développent à peu près les mêmes délires sous la houlette des gourous du management."

Le Béarnais n'y est donc pour rien ou pas grand chose. C'est bien les malheurs du temps qui devaient être invoqués.
________

@ux Modos: Ca passe mieux là ?

Amiral Potiron a dit…

@ Anonyme:

Personne ne vous censure, laissez simplement le temps aux camarades modérateurs de prendre connaissance de votre intervention et de la publier.

Pour le reste, si vous relisiez attentivement le texte que vous commentez, vous constateriez qu'il n'y est en aucun cas question de mettre tous les broblèmes évoqués sur le compte exclusif de Bourdieu.

Quant à poser, tant qu'on y est, la question de la prise des penseurs sur le réel, laissez-moi vous répondre que pour le cas qui nous occupe c'est "plus compliqué que ça"...

Anonyme a dit…

Amial, pas de problème, les modés sont seuls maîtres à bord. Disons que je m'interrogeais... Transmettez mes excuses à K pour hier. Promis je ne lui parlerai plus football, ni gazon.

Pour le reste, j'ai bien saisi le sens de votre propos. Simplement comme j'ai participé à la petite discussion qui, selon vos dires, a motivé votre billet, je me suis permis de la reprendre là où on l'avait laissée.

Je ne doute pas une seule seconde que les choses puissent être compliquées.

-K- a dit…

Si tu es une jolie contributeuse (ou buteuse contrite) on peut parler gazon tant que tu veux...

Anonyme a dit…

Ah ça va mieux. J'ai vraiment cru que vous me preniez pour ce monstre. Comment s'appelait-il déjà ? Ce que je peux vous proposer dans un premier temps, c'est de prendre quelques cours d'orthographe pour que nous parvenions à mieux nous comprendre. Quand vous dites gazon, vous voulez dire qu'on pourrait être amenés à parler "foutre" ?

A.rnaud. a dit…

@Anonyme (il faudrait, un peu comme en prison, leur attribuer un matricule):
Vous vous méprenez grandement sur les intentions de K, il parlait bien de jouer au "référentiel bondissant" en votre compagnie....

Anonyme a dit…

Je me souviens d'un courant bourdieusien qui voulait garder un système éducatif stricte mais retirer tous les gamins de leur famille et qu'ils soient totalement pris en charge par l'Etat; afin que leur environnement socio-familial ne joue pas en leur faveur ou en leur défaveur et que les élites se construisent de la manière la plus juste possible (c'est à dire sans être faussé par les avantages culturels familiaux)

Mais ils se sont fait traités de nazis communistes et ils ont rapidement disparus.

Anonyme a dit…

"Je me souviens d'un courant bourdieusien (...) ils ont rapidement disparus."

Moi même j'ai connu personnellement un type qui, ayant lu Clausewitz, Sun Tsu et Giap, s'était mis en tête de convaincre le sélectionneur national de revoir ses fondamentaux. Il a bien failli y parvenir, un jour de fête de la musique, mais en fin de soirée son auditeur a fini par lui avouer qu'il pensait ne jamais parvenir à appliquer ces théories. Les footballeurs étant par définition des boeufs, à part l'abattoir, il ne voyait pas trop où il pourrait les mener. Notre fin stratège s'en est allé tout retourné. Certains ont parlé d'un suicide, d'autres disent qu'on l'a coulé dans le béton du Stade de France. En tout cas, une chose est sûre, c'est qu'on ne l'a jamais revu.

moutonacinqpattes a dit…

« La jargonnade orwellienne prolifère, l'élève devient "apprenant" et le crayon "outil scripteur"(sic!!),tandis qu'en entreprise, et ce n'est pas anodin, se développent à peu près les mêmes délires sous la houlette des gourous du management. « J'ai un ami Professeur qui m'a conté ces psalmodies obligatoires de vocables destiné à totalement déstructurer la représentation spontanée (naturelle?) de l'enfant que peut en avoir un élève en IUFM. L'aboutissement du séjour dans cet institut pour l'uniformisation des français malléables, étant non-pas de devenir un bon pédagogue mais avant tout un virtuose de la novlangue progressiste. Un « mauvais moment à passer durant lequel tu te dois de faire absolument semblant d'y croire, sous peine de ne jamais être diplômé », dixit mon pote.

« Il en irait comme des sciences dures, utilisées par le système marchand pour dominer et asservir, mais desquelles rien ne dit qu'il faille les jeter au feu. Notons pour l'exemple comment le monde qui est a utilisé ces sciences pour connaître l'Espace, ce qui ne fait en rien, comme seuls peuvent le croire les libéraux eux-mêmes et les bas-marxistes, de l'intérêt pour l'Espace une prérogative bourgeoise, sauf à prendre Gagarine pour un américain. « C'est fort vrai et bien dit sauf qu'il faille distinguer la fin du moyen et la science se déplaça progressivement du second vers le premier. On est souvent victime que de soi-même.

Beau et bon billet.
Vous ne pondriez pas un article de merde pour baisser dans mon estime. Genre « Soral ce missant Nazi-Communiste à grosse bite qui couche avec des Imams ». J'en ai marre de vous encenser.

Anonyme a dit…

Pour info : hier Xavier Bertrand sur i-TV parlait, au sujet des "obstinés" de "combat d'arrière-garde". La "macdonaldisation" du savoir a de beaux jours devant elle...

Anonyme a dit…

"Xavier Bertrand" et consorts

C'est certain qu'avec cette clique là on n'a pas perdu au change. D'ailleurs si ça se trouve demain ils nous sortiront les manuels Troisième République du placard. Au prétexte qu'à l'époque, mon Dieu, au moins les gosses savaient placer Napoléon avant Gambetta ou Jaures.

Dans l’affaire Woerth-Maistre-Bettencourt, qui tire les ficelles derrière Edwy Plenel ?