Le 22 Mars au soir, Oscar descendit une à une les marches du plus pâle d’entre tous les bâtiments du centre ville de Nantes.
Ce soir là, à première vue - et ce malgré le ciel bas et la pluie- son humeur allait sereine, son esprit tranquille, quasi-paisible, et rien ne semblait annoncer la moindre irruption frénétique de stress et d’angoisse dont Oscar se savait parfois la malheureuse victime. Passée la porte cochère de l’austère édifice, un furtif coup d’œil circulaire balayant la chaussée de gauche à droite le rassura tout à fait.
Le cours Marc-Olivier Fogiel était désert, tout au plus quelques retardataires rasaient-ils les murs, quelques autobus assuraient-ils leurs dernières tournées, mais aucun danger, pensa-t-il, ne se profilait alentour.
Oscar prit bien soin de claquer derrière lui la porte de l’exsangue bâtisse, qui d’ordinaire fermait mal, et entama sa marche d’un bon pas, faisant ainsi défiler à diligente allure les immeubles -de facture contemporaine, tous- où siégeait doctement tout ce que la cité faisait d’administratif et de bureaucratique. C’est idiot, j’aurai dû prendre mon parapluie , pensa-t-il, perplexe, tandis que son regard parcourait quelques uns des vingt-huit écrans géants qui de part en part bordaient le cours.
Sur l’un d’eux, la publicité qui défilait indiquait, non sans bon sens :
LOL, la vi c tro le kif kan i fé bo.
Le message était clair, l’invitation affable, efficace : les tour-opérateurs une fois de plus n’usurpaient pas leur réputation d’excellents communicants. Oscar s’en félicita machinalement, puis se stoppa net… et se satisfit de s’en être félicité. Il venait inconsciemment, sans même s’être forcé, démettre un sentiment pour le moins encenseur à l’endroit d’une corporation d’élite : il venait de rendre gloire au digne, si digne labeur des annonceurs et des publicitaires.
Toute pensée involontaire allant dans le Bon Sens, après tout, reste une bonne nouvelle ; elle est à la fois le signe que le cerveau du consommateur se trouve en état de positive thinking, mais, plus encore, elle vient consolider son Capital-Positivattitude.
Oscar savait bien la haute importance de ce capital là…celui qui permet s’il est maximisé de faire corps avec son environnement, celui qui assure une insertion accrue à la société, mais par-dessus tout celui qui prémunit à force contre toute Bad Wave éventuelle…
Ah !…Bad Waves… Bad Waves…
Des Bad Waves, Oscar en avait par le passé émis, ça il n’était pas près de l’oublier.
Il y a cinq ans, par exemple, il avait suggéré devant deux collègues qu’il ne voyait pas bien en quoi l’enlèvement de Rosalie Coqencour par les anti-bonheurs devait donner lieu à une Commisération Nationale Obligatoire, alors que les Surrender Monkeys (désigne ceux qui n’ont pas cru à la Positivattitude et lui ont préféré le suicide ou la mutilation) n’ont le droit, eux, ni aux soins, ni aux funérailles.
Heurtés, ses collègues l’avaient bien-sûr dénoncé à son chef de service et s’étaient derechef inscrits, par principe de précaution, à l’hebdomadaire Stage de Positivattitude-Dropping dispensé généreusement par l’entreprise d’Oscar.
Tombée comme un couperet, la lettre de châtiment lui fut remise par son patron en
personne : vs avé fé 1 Bad Wave c pa cool vs alé devoir fer 1 taf d1téré général, stipulait-elle, pompeuse, martiale et lapidaire. Et La sanction fut rude : après être passé devant un intraitable conseil de discipline où siégeaient psychologues, directeurs des ressources humaines, consultants et autres managers, il se vit proposer un travail d’intérêt général chez Mac Donald’s. Il dut ainsi trois semaines durant consacrer gratuitement ses nuits au métier d’aurevoiràbientiste, dans le drive in de la rue Bernard Kouchner -métier qui consiste dans une entreprise de services à souhaiter à l’aimable clientèle une merveilleuse journée, les formules et l’attitude à adopter variant selon l’entreprise.
Mac Donald’s, fidèle au souci d’humanisme qu’on lui connait, avait opté pour le sobre
Une excellente journée à vous, en espérant vous revoir très bientôt, dit à la chaîne avec le sourire et en fixant le client droit dans les yeux.
Balayant sèchement le maussade souvenir, oscar poursuivit sa route en direction des ;bords de l’Erdre. Il se dit que sa petite pensée si positive et si impromptue, était pour la soirée une inauguration heureuse, ce qui en ce moment était loin d’être un luxe.
Il faut dire d’abord qu’Oscar n’allait pas bien.
Il faut dire aussi que ces derniers temps, Oscar faisait de drôles de rêves, confinant presque à la subversion ou ayant à tout le moins, et à sa grande frayeur, tous les symptômes de la Bad Wave Inconsciente.
La nuit qui précédait, par exemple, il avait rêvé qu’il couchait avec un poney.
L’idée est déjà tout à fait inquiétante si l’on considère en quelle haute estime les animaux et leur intégrité psychologique sont tenus par le gouvernement… Mais comble de l’horreur, il fumait une gauloise sans filtre, buvait force vin blanc et se tenait étendu sur son lit tandis que l’animal s’empalait sur son sexe en dessinant des vas-et-viens mathématiquement réguliers. Puis, au moment précis où le quadrupède parvenait à l’orgasme, vrombit à plein régime un air de musique celtique frénétiquement rythmé, et débarquèrent dans la chambre une horde de schtroumpfs cubiques, ivres de triomphe et d’orgueil.
Bien sûr, Oscar avait conservé le manuel d’interprétation des rêves étudié à la Guy Carlier High School, en classe de terminale ; il ne trouva malheureusement pas trace de poneys sexuels ni même de schtroumpfs cubiques…Tout au plus l’entrée « Bad health habits » précisait-elle : kan vou révé de taba ou b1 dalkol c ke vou ète D nostalgik de la France imobilist’ donc peut etr vou ète racist’, consulté 1 psy on sé jamé…
Ainsi, de rêves subversifs en songes malsains, Oscar craignait de plus en plus être inconsciemment animé de Bad Intentions, être en proie à un certain mauvais esprit qui à terme risquait de le mettre en danger, tant sur le plan professionnel, social, que familial…
Il aurait bien sûr pu s’inscrire à l’un de ces séminaires de self-management où l’on vous apprend avec une énergie bienveillante à gérer votre entreprise individuelle, mais Oscar était sans le sou, son travail d’ingénieur lui procurant tout juste de quoi payer les termes d’un 10 mètres carrés en proche banlieue. Il ne s’en plaignait pas, d’ailleurs, attendu que ce sort là était le lot de toute la classe moyenne-supérieure, qui arrondissait ses fins de mois le soir et le weekend dans divers travaux de force ou de nettoyage.
Mais toute la singularité d’Oscar tenait dans la chétivité de sa morphologie…
Il était, et ça tombait bien mal, tout simplement inapte aux travaux physiquement ingrats ; aussi dut-il pour survivre, et ce après maints cas de conscience, opter pour une solution des plus radicales… surmonter sa couardise manifeste pour plonger à pieds joints dans les arcanes du grand-banditisme : voilà ce qu’il en était, voilà à quoi il était acculé, voilà quel lot de soucis venait accroître plus avant son angoisse . N’est-il pas dit que, si souvent, nécessité fait loi…
Oscar en avait pris acte, et tête baissée il avait plongé.
C’est un ancien voisin qui l’avait mis sur le coup…après avoir été présenté aux bonnes personnes, après enquête sur son pédigrée et sa fiabilité, Oscar se fit peu à peu cheville ouvrière d’un mouvement bien funeste.
Sa tâche, modeste mais ô combien dangereuse, consistait à faire la mule : il acheminait la nuit des paquets dont il ignorait presque tout, mais qu’il devinait contenir de quoi l’envoyer croupir pour un bon moment du côté de Guantanamo si d’aventure il se faisait arrêter.
Ce soir là justement, Oscar faisait transiter l’un des fameux paquets du centre ville jusqu’au quartier du petit port, proche des anciennes universités. Il avait donc, après avoir remonté le cours Marc-olivier Fogiel, à longer l’Erdre en toute discrétion, raser le commissariat George W. Bush, traverser le pont Jacques Attali, se faufiler derrière les centres commerciaux, pour enfin rejoindre son contact et lui remettre le précieux colis. Oscar, en arrivant au canal Patrick Bruel, se décrispa plus encore, réalisant qu’il était déjà à mi-chemin, et que tout jusque là s’était fait sans encombre.
La sympathie qu’il entretenait pour son lieu de destination ajoutait certainement à son optimisme… C’est vrai, il faut le dire, que les anciennes universités sont un site qui vaut le détour : après la fermeture des chaires de lettres et de sciences humaines, peuplées préhistoriquement de ce que jadis les gens appelaient des hippies, on a désinfecté et rénové les lieux pour y installer ce que la gastronomie américaine fait de plus épatant. Est ici concentrée toute la gamme de la restauration moderne, de KFC en passant par Burger King ou Buffalo Grill, jusqu’à l’indétrônable et sanctifié Mac Donald’s, tout y est. Ce qui plaisait surtout à Oscar, d’ailleurs, c’était le décor, directement inspiré du style de Las Vegas…
Linoleum brillant, boules à facettes, lampes stroboscopiques, machines à sous, cow-boys en trompe l’œil, statue de la Liberté en plastique, musique moderne et rythmée, tout y est fait pour qu’on s’y sente bien. Et puis, il est indéniable que l’endroit est parfaitement sécurisé, le moindre de vos faits et gestes y est filmé et analysé dans sa plus infinie précision, et un entier bataillon de Ronald Boys (service d’ordre que Mac Donald’s met gracieusement à la disposition de l’aimable clientèle de toutes les galeries commerciales) reste prêt à intervenir dès le plus petit incident.
Le guide Michelin avait d’ailleurs après son inauguration distingué le site de la note de 18/20 à la rubrique « sécurité », ce qui dans le barème du périodique caresse pour le moins l’excellence. Le reporter avait même précisé, dithyrambique : lé anci’N facs 2 Nantes c tro 2 la bal ya pa 2 rakaille . Ce qui, de facto, était et reste absolument exact.
Du temps d’Oscar, de la racaille, à Nantes, il y en avait quand même un peu... Il est important ici de noter que l’époque était embryon, qu’elle était le probe et digne sortir de plusieurs siècles d’obscurantisme retors, et qu’à ce titre elle était moins parfaite que les temps que nous-autres vivons. Les progrès aéronautiques ont fait que nos problèmes de violence, du moins sur Terre, sont assez minimisés, mais sachons qu’il n’en allait naguère pas tout à fait ainsi. La plèbe était ordonnée par ethnie dans l’extrême banlieue, et se répartissait par blocs
communautaires hostiles entre eux, partant du périphérique sud-est jusqu’à la délaissée Saint-Nazaire, devenue depuis des lustres un no man’s land sinistre, funèbre théâtre de tous les affrontements tribaux. Au moment, d’ailleurs, où eut cours l’histoire que l’on vous conte, les journaux télévisés évoquaient déjà les tensions naissantes entre coréens et Belges…Les uns avaient fuit en masse un énième tremblement de terre, les autres étaient venus trouver refuge à l’ouest après les fameux pogroms anti-francophones, et leurs contentieux mutuels tournaient principalement autour de diverses affaires d’armes et de drogues.
Parfois, les bagarres débordaient sur la ville, auquel cas la Police Urbaine et les Ronald Boys intervenaient prestement, usant au besoin d’armes létales, ce qui rassurait tout de même un peu les positive citizen qui, comme Oscar, peuplaient la première couronne. Arrivait fréquemment aussi que des bandes entières tentent une incursion dans les villes pour y dépouiller les consommateurs de leurs biens, mais elles étaient presque toujours stoppées avant le premier périphérique, et en aucun cas ne parvenaient ni au confortable quartier Monselet, ni à Boboland, lieux, déjà à l’époque et de loin, les plus protégés de la ville.
Boboland…
Tandis qu’il longeait, son paquet à la main, l’imposant commissariat central bâti tout à la gloire d’un antique président des Amériques, Oscar se laissa comme à son habitude bercer dans le confort de son désir le plus secret et le plus ardent…
Ah ! Brûlants candélabres de Boboland ! Parfums de bohème, pays de Cocagne, Dolce Vita plénière ! Oscar se laissait bien souvent aller à rêver de l’endroit, de ses jardins, de ses vélos… voire, pourquoi pas, d’un opulent studio sur place…
Il conservait même précieusement chez lui une brochure publiée par la Bobo-agency, agence mondiale spécialisée dans le cultural-standing. Le prestigieux dépliant déclinait élégamment les diverses qualités de ses produits : Boboland sa déchir sarace, ya tro de kultur, avec pl1 d’ar contempor1, dé super bar lounge, dé conférence d’astrologi ou de philo, en + c hyper sécurisé grace a la klotur éléctrik tou autour, vené abité la c tro 2 la bal .
Oscar, à l’occasion d’une formation de self-développement gracieusement offerte par son entreprise, avait même eu le privilège de passer une après-midi entière dans l’auguste quartier. Ces quelques heures de bonheur intégral, à flâner sur l’avenue Bernard-henry Lévy ou le boulevard Jack Lang en goûtant ad libitum l’éclat des vitrines Dior, Hermès ou Cacharel, avaient été pour lui un formidable bol d’air.
C’est vrai qu’au fond, Oscar se démarquait de ses collègues par une certaine sensibilité à l’art et à la bohème…on pouvait par exemple trouver sur son PC certaines playlists comme l’élitiste André Rieux c tro la class, quelques e-books comme l’historique La vi de BHL raconté par Arielle Dombasle , ou encore un ou deux films de Valeria Bruni-Tedeshi, intemporels témoignages de la lointaine, lointaine époque où les choses commencèrent tout juste à aller dans le Bon Sens…
Bien sûr, de tels goûts en faisaient un personnage un peu atypique…dans son milieu
professionnel on se tournait d’avantage vers le fonctionnel : football, informatique, consommation, nouvelles technologies, automobile, sécurité…Alors, Oscar parfois se sentait bien seul… mû d’estime pour un si haut degré de poésie, rares étaient ses alter-égos possibles, surtout en classe moyenne supérieure.
Ainsi, l’affaire était entendue : si par chance il gagnait un jour au mondial-million, il irait s’installer à Boboland. Monselet, évidemment, c’est aussi très bien, très protégé et très calme, mais c’est tout de même très particulier. Le quartier reste majoritairement peuplé par la
bizness class de longue lignée qui n’a pas su trouver la force nécessaire pour revendre les vielles bâtisses familiales, et a à cela préféré les doter d’un intérieur chic et contemporain.
Les façades de facture haussmanniennes, signe ostensible d’un certain passéisme, complexaient d’ailleurs beaucoup les habitants du quartier, qui ont néanmoins pallié à ce standing handicap par une habile pirouette : malins, ils ont rebaptisé toutes les artères, leur allouant les noms des plus éminents progressistes : ici peut-on donc flâner rue Jean-François Copé, errer avenue Daniel Cohn-Bendit, divaguer boulevard Nicolas Sarkozy ou encore papillonner cours Arnaud Montebourg. Finalement, les plus fins observateurs faisaient correspondre la sociologie respective de Boboland et de Monselet à certains habitus politiques : dans le premier habitaient les démocrates, dans le second les républicains, et la messe était dite.
Oscar était donc politiquement conforme à ses gouts, son cœur ayant toujours battu pour la sensibilité la plus cool. De fait, son penchant souligné pour les textes éternels de U2 ou Yannick Noah –antiques et illustres musiciens classiques- en avaient fait par la force des choses un pacifique viscéral et acharné. Les républicains, apôtres des doctrines libéral-sécuritaires, voulaient mater la racaille par les armes et le fouet, quand, à contrario, leurs opposants démocrates, nourris au dogme libéral-libertaire, entendaient gérer le problème en
excentrant les classes dangereuses dans des parcs fermés. Du temps d’Oscar, ce sont
ces derniers qui administraient la province de France : la racaille était mise de côté, mais en toute courtoisie et tout pacifisme, point de jeux de mains, point d’armes. Etaient même organisés des safaris humanitaires dans les ghettos pour lutter contre la famine, la drogue, l’alcool et le suicide de masse.
C’était cela qui plaisait à oscar, cette douceur. C’était du reste le seul point de programme qui
différenciait les deux écoles politiques, mais la ferveur d’Oscar pour la paix était si ferme qu’il n’envisageait pas un seul instant voter autre chose que démocrate.
Classant toute ces données en bon ordre tandis qu’il arpentait l’avenue Francis Lalanne qui menait droit aux anciennes facultés, Oscar se désespéra de ce qui faisait ses contradictions. Sa dévotion sans fin pour ses idées, son envie d’être cool, son ambition à rester dans le bon sens étaient résolument authentiques, mais sans cesse étaient-elles contredites…
Contredites par exemple par la désuétude sordide de son prénom, à l’heure où ses collègues s’appelaient tous Dylan ou Steven…
Contredites aussi par son physique chafouin, son caractère timoré, allant contre l’idéal type du fun…Mais contredites surtout par son activité macabre, par sa génuflexion devant d’ignobles individus. Pour qui travaillait Oscar ? Pour qui livrait-il ses paquets ? Il fallait bien se rendre à l’évidence : pour des ordures, des anti-jeunes, anti-cool, anti-fun, anti-fiesta…anti-bonheur ! Il faisait le troisième couteau pour d’atroces gredins, des gens qui refusaient en bloc le Bon Sens et la Positivattitude, c’était tout vu…tout vu et si insupportable pour lui !
Oscar pâlit. Il traversa les galeries des anciennes facultés, remonta la rue François Hollande, traversa la place Benjamin Castaldi, longea l’institut Philippe De Villiers, laissa sur sa gauche le jardin d’enfants Olivier Besancenot et marcha à pas lent les quelques mètres qui le séparaient de l’immeuble de son destinataire.
Ah, ça, j’aurai du prendre mon parapluie , songea-t-il, perplexe.
*
L’homme tira une énorme bouffée sur sa cigarette, et s’empressa de recracher la fumée par la fenêtre. Putains d’enculés de merde pensa-t-il, considérant nonchalamment le complexe des anciennes facultés où trônait, vainqueur, un Ronald Mac Donald en polyester de huit mètres de haut. Il brûlât son mégot dans l’âtre froid de sa cheminée, puis aspergea la pièce de déodorant d’intérieur.
Anxieux, ses trois camarades buvaient à la paille un rarissime Saint Estève dissimulé dans des briques d’Oasis.
_ Mais qu’est-ce qu’il fout cette andouille ? demanda l’un d’eux.
_ Du calme, tonna l’homme, notre zozo est régulier, on les aura nos amuse-gueules, ne vous en faites pas.
Trois mouches volèrent, une brise fine passa par la fenêtre, la pluie tomba à verse…et à la porte on frappa.
Quatre coups, cadencés comme pour un code.
Chacun pointa nerveusement son arme vers l’entrée et, avec la plus extrême prudence,
l’homme ouvrit. Sur le palier apparut un trentenaire rabougri. Si jeune et si pâle, le garçon au physique étréci était trempé comme une soupe. Il tendit sans mot dire à l’homme un discret paquet, murmura un freluquet et inaudible à la prochaine, puis tourna les talons et dévala quatre à quatre les escaliers de l’immeuble. L’homme afficha un rictus satisfait, apporta le colis sur la table, regarda ses compères puis d’un coup de couteau défit la ficèle qui saucissonnait le paquet.
A l’intérieur, il y en avait quatre…quatre objets fabuleux.
Il tendit à ses amis chacun le sien, et tous sourirent et s’absorbèrent dans l’admiration langoureuse de leur brûlant trésor.
Ils savaient ce que pareille détention leur faisait encourir, mais, à cet instant précis ils s’en fichaient, ils s’en foutaient pas mal…Ils risquaient leur vie pour posséder puis dévorer ce que la société tient désormais pour les plus fertiles semis du Mal, mais à bien y regarder c’était bien cela : ils s’en foutaient.
Chacun tenait fermement son petit rectangle tout de carton et de papier, en silence.
Sur celui de l’homme était inscrit : La lenteur.
Sur celui du premier camarade : Le mariage de Figaro.
Sur celui du deuxième camarade : Voyage au bout de la nuit.
Sur celui du troisième camarade : Le Horla.
L’homme regarda par sa fenêtre, fixa la silhouette du frêle livreur qui au loin disparaissait, et murmura, langoureux :
_ C’est ça couillon… à la prochaine…
*
Oscar se sentit mieux, comme soulagé. Il prit le temps de savourer le retour. Au beau milieu de la place Benjamin Castaldi, une fée nue au fessier callipyge montée sur écran géant ventait les mérites d’une marque de yaourts. Oscar se dit qu’avec l’argent de sa livraison, il pourrait s’en acheter des yaourts…
Ce n’était pas exclu.
Oh, oui, il pourrait certainement s’acheter quelques yaourts.
Quelques yaourts callipyges.